EN DIRECT DE LA PROPRIÉTÉ, LIVRÉ EN EXPRESS AU MAROC|
DU VIGNOBLE À LA TABLE
Illustration en noir et blanc des fortifications anciennes de Bordeaux et de rangs de vigne.

BORDEAUX • HISTOIRE

Bordeaux,
deux mille ans d'histoire

Deux mille ans d'histoire, cent vingt mille hectares de vignes : Bordeaux est bien plus qu'un vignoble, c'est une civilisation du vin. Des premiers cépages celtes aux défis du changement climatique, retour sur l'épopée d'un territoire qui n'a jamais cessé de se réinventer.

Un voile de brume se lève sur la Garonne, révélant les silhouettes des châteaux qui s'éveillent le long de l'estuaire. Le silence matinal n'est rompu que par le craquement de la grave sous le pas du vigneron - ce sol pauvre et drainant, qui fait la singularité des grands terroirs bordelais. Car Bordeaux n'est pas seulement un vignoble : c'est l'un des plus vastes et des plus anciens de France, fort de 120 000 hectares, et de plus de deux mille ans d'histoire. Une histoire faite de conquêtes et de crises, d'innovations et de renaissances.

De la vigne celte aux grands crus : les fondations de Bordeaux

L’histoire du vin de Bordeaux commence il y a plus de deux mille ans, au Ier siècle après J.-C., quand les Bituriges Vivisques, peuple celte des rives de la Garonne, plantent les premières vignes autour de la cité naissante. Dans leurs champs, un cépage robuste et généreux s'épanouit : le Biturica, dont la sève court encore aujourd’hui dans les veines des Cabernets, illustres héritiers de cet antique lignage.

Sous le ciel des Romains, la ville s’éveille comme un port marchand vibrant, ses quais bruissant du va-et-vient des navires et des hommes. À l’époque romaine, Bordeaux annonce les prémices d’une vocation viticole millénaire. Longtemps avant de devenir la capitale mondiale du vin, Bordeaux (alors appelée Burdigala) était déjà un carrefour stratégique pour les Romains, qui y développèrent la vigne dès le Iᵉʳ siècle apr. J.-C. Sous l’impulsion de l’empereur Auguste et de ses légions, la région, située sur la voie commerciale reliant l’Atlantique à la Méditerranée, devint un pôle de production vinicole naissant. Près des actuels Saint-Émilion et Fronsac, des archéologues ont même mis au jour des pressoirs et amphores conçus spécialement pour le transport et le stockage du vin, prouvant ainsi que les Romains cultivaient déjà des cépages. Également, des épaves de navires chargées d’amphores retrouvées en Gironde témoignent aussi de l’activité intense à l’export des vins de Bordeaux vers Rome et la Bretagne romaine. Ainsi, cette période posa les premières pierres d’un savoir-faire qui, des siècles plus tard, ferait de Bordeaux le royaume du vin. Mais l’histoire, ne s’arrête pas là.

C’est au Moyen Âge que la vigne prend son essor véritable à Bordeaux. En 1152, le mariage d'Aliénor d'Aquitaine avec le futur roi d'Angleterre, Henri Plantagenêt, ouvre une ère nouvelle : pendant trois siècles, les Anglais affluent sur les quais de la Garonne, séduits par ce vin qu'ils nomment « Claret », léger, fruité et d'une finesse exquise. La cité connaît alors un âge d'or. Ses vignobles, chéris et convoités, prospèrent grâce aux privilèges commerciaux, aux routes maritimes et aux foires animées.

Le XVIIe siècle est marqué par l'arrivée des négociants hollandais. Experts en ingénierie, ils assèchent les marécages du Médoc à la demande d'Henri IV, mettant au jour des terres jusqu'alors inexploitées, sur lesquelles s'élèvent bientôt de grands domaines. Les Hollandais apportent aussi des innovations techniques, comme l'usage de la mèche soufrée pour conserver les fûts, et favorisent la production de vins blancs liquoreux dans le Sauternais.

C'est à cette époque qu'Arnaud de Pontac, président du Parlement de Bordeaux et propriétaire de Haut-Brion, transforme la viticulture bordelaise. Premier à commercialiser son vin sous le nom de son domaine, il invente la notion de « cru » et crée le « New French Claret », un vin plus puissant, plus coloré et capable de vieillir, qu'il destine à l'aristocratie londonienne.

Grandeur, tourments et renaissance d'un vignoble

Le XVIIIe siècle ouvre une ère de faste. Le commerce avec Saint-Domingue et les Antilles inonde Bordeaux de richesses, et la ville s'enivre de sa propre fortune. De grandes dynasties de négociants s'imposent, bâtissant leurs empires sur la force des vins et le souffle des océans. Le vignoble se structure, les châteaux s'élèvent, et la quête de qualité devient bien plus qu'une exigence. Elle est désormais une marque de rang, un art de vivre, une manière d'affirmer sa place dans le monde.

Cette quête d'excellence trouve sa consécration officielle en 1855. À la demande de Napoléon III, pour l'Exposition Universelle de Paris, les courtiers bordelais dressent un classement des meilleurs vins de la rive gauche. Un exercice redoutable, où la réputation et les prix accumulés sur plusieurs décennies tiennent lieu de verdict.

LIRE LA SUITE


De ce travail naît une hiérarchie solennelle, du premier au cinquième cru, gravée dans les mémoires comme un ordre immuable. Le classement englobe également les vins liquoreux de Sauternes et Barsac. Près de deux siècles plus tard, il demeure la référence absolue - non sans passions ni controverses, car les grands vins, comme les grands hommes, ne se laissent pas classer sans résistance.

Mais les heures fastes ont toujours leur revers. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le vignoble bordelais est frappé par des fléaux successifs : l'oïdium en 1853, le phylloxéra, insidieux et ravageur, à partir de 1866, puis le mildiou en 1878. Les vignes chancellent, les racines se dessèchent, et l'ombre de l'extinction s'étend lentement sur ces terres que des siècles avaient façonnées.

Bordeaux refuse toutefois de s'incliner. Les hommes s'obstinent, cherchent, expérimentent, et peu à peu, comprennent. C'est la science qui trace la voie du salut : le soufre purifie, la bouillie bordelaise protège, et la greffe sur des porte-greffes américains accomplit ce que nul n'osait espérer - une renaissance. Les cépages anciens reprennent vie, comme si la terre, après tant d'épreuves, avait choisi de se souvenir.

L'identité de Bordeaux repose ainsi sur un rapport unique au temps long. Ici, on ne plante pas pour soi, mais pour ceux qui viendront après. Le temps n'est pas un ennemi à combattre, mais un allié à apprivoiser.

Le temps des remises en question

Au XXe siècle, le vignoble bordelais doit affronter ses propres démons. Les fraudes et la mévente ébranlent la confiance, appelant à la création de l'Institut National des Appellations d'Origine en 1936. Nées de cette crise, les AOC deviennent les gardiennes d'un héritage : aujourd'hui, 97 % de la production bordelaise se plie à des exigences strictes de terroir et de vinification.

Bordeaux traverse ensuite l'ère de la notation hégémonique des critiques internationaux, qui uniformise parfois les styles au détriment de la singularité, avant d'affronter le mouvement du « Bordeaux bashing » - salutaire blessure d'orgueil qui force la région à se regarder en face et à se réinventer.

Aujourd'hui, Bordeaux vit une révolution silencieuse mais profonde. Face au défi climatique et aux attentes d'une société en quête de sens, les châteaux s'engagent résolument dans la viticulture biologique et biodynamique. La Charte Éthique d'Excellence Durable, adoptée par les Grands Crus Classés en 1855, témoigne de cette volonté nouvelle de réconcilier grandeur et responsabilité en réintroduisant des haies, des nichoirs à chauves-souris, l'éco-pâturage par des races anciennes d'Aquitaine.

Certains domaines, regard tourné vers l'avenir, expérimentent de nouveaux cépages pour anticiper le climat de 2050, sans jamais renier l'héritage architectural et humain qui fait leur âme. Car Bordeaux l'a appris au fil des siècles : survivre ne suffit pas, il faut savoir se transformer sans se perdre.

Les nouveaux chais, œuvres d'architectes de renom, s'élèvent dans le paysage comme des manifestes d'une viticulture de précision - certains façonnés de terre crue, d'autres pensés selon le principe gravitaire, pour que le raisin chemine sans violence du cep à la cuve.

Et lorsque le regard se perd sur ces rangs de vignes parfaitement alignés qui s'étendent à perte de vue sous le ciel aquitain, une évidence s'impose : Bordeaux n'a pas fini de s'écrire. Chaque millésime est une conversation entre l'homme, la nature et le temps - un dialogue exigeant, parfois tumultueux, toujours singulier.

Finalement, depuis les Bituriges Vivisques jusqu'aux vignerons d'aujourd'hui, ce dialogue n'a jamais cessé, traversant les siècles sans s'épuiser, portant en lui cette promesse que les plus grandes histoires tiennent toujours : celle de nous surprendre encore, et encore pour nous émouvoir.

Château de La Brède, patrimoine du pays de Montesquieu
Château de La Brède, patrimoine du pays de Montesquieu© David Remazeilles (Gironde Tourisme)
Besoin d'aide ?
Cliquez ici